Je me souviens, De notre première rencontre. C’était à Tours. J’organisais alors une journée autour de la difficile question de l’éthique de la psychanalyse en lien qu’elle pourrait être avec le régime politique du pays dans lequel elle s’exerce. J’y avais invité René Major qui y vint avec Helena Besserman Vianna, une amie de Chantal et de René qui durant des années ne cessa de dénoncer l’implication de l’IPA avec la dictature militaire brésilienne. C’est au cours de cette journée que je fis connaissance du couple que formait Chantal avec René ou que formait René avec Chantal.
Ces deux-là étaient inséparables et il est bien difficile de parler de l’un sans parler de l’autre.

Depuis le début de leur histoire bien des choses se sont passées et bien des événements se sont produits dans le petit monde de la psychanalyse : le mouvement Confrontation qui avait pour but d’organiser des débats entre les quatre grands groupes psychanalytiques de l’époque, la participation de René et Chantal au début du Collège International de Philosophie, l’organisation du colloque « Lacan avec les philosophes » en 1991 puis la mise en place des États Généraux de la Psychanalyse et la fondation de l’Institut des Hautes études en Psychanalyse pour ne dire que les principaux mais sans oublier les innombrables réunions et colloques auxquels René participait avec Chantal dans la salle ou alors auxquels Chantal participait avec René dans le public. Jamais l’un sans l’autre en fréquentation des plus grands : Lacan, Serge Leclaire, François Perrier, Wladimir Granoff, Maria Torok, Jacqueline Rousseau-Dujardin, sans oublier l’ami de toujours Jacques Derrida, avec qui fut organisée une soirée mémorable autour du thème : « Pourquoi la guerre ? » avant l’invasion de l’Irak par les troupes américaines. L’engagement politique de Chantal venait prolonger la théorisation sans cesse éprouvée de la responsabilité de la psychanalyse dans sa pratique quotidienne.

Je me souviens aussi des innombrables réunions de préparations et groupes de travail autour des États Généraux de la Psychanalyse qui se déroulaient chez elle, de son incroyable hospitalité et discrétion, attentionnée qu’elle était à tous ses hôtes afin qu’ils ne puissent manquer de rien. Ces réunions duraient des heures parfois très tard le soir, sans que jamais elle ne manifesta le moindre signe d’impatience. Son engagement pour la psychanalyse n’avait d’égal que son amour pour René. Chantal participa aux Journées de Tours organisées par notre Société chaque année de 2005 à 2012. Elle publia dans les actes de 2005 « De la métaphore à l’oxymore / D’une trace à l’autre ». Je me souviens de l’extraordinaire présentation qu’elle fit de Jean-Luc Nancy avec pour seuls mots les titres de ses livres.

Enfin, je me souviens avoir été dans la confidence de l’écriture de la biographie de Freud publiée chez Gallimard en 2006. J’avais eu connaissance de cette commande de l’éditeur et du travail acharné, de nuit le plus souvent, de leur entente secrète autour de la réalisation de ce grand livre qui raconte Freud par ses engagements politiques. Personne aujourd’hui n’aura su qui a écrit tel ou tel chapitre de cette biographie si engagée et la signature sous les deux noms vaut pour toute leur œuvre car si Chantal était souvent dans l’ombre de René, elle était la lumière de René et sans elle, rien de ce qu’a entrepris cet homme au nom de la Psychanalyse n’aurait atteint sa destination.

Je me souviens de Chantal Talagrand aujourd’hui disparue à Venise, au-delà de Venise…


Francis Capron
Président de la Société Psychanalytique de Tours