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Séminaire 2011 - Francis Capron

L’ÉCRITURE DE LA MÉLANCOLIE


Après avoir étudié durant trois ans les difficultés que nous aura posées la mélancolie dans la nosographie classique et psychanalytique au travers des textes freudiens et des différentes théories du deuil ou de la perte de l’objet abordées chez Freud, Lacan et Derrida, nous déciderons cette année une échappée littéraire en tentant de cerner ce qui pourrait bien se qualifier sous l’appellation d’écriture de la mélancolie. Le travail de mélancolie en effet pourrait être un travail d’écriture, pouvant se qualifier comme telle, ce qui lui donnerait une dimension clinique tout à fait remarquable, jamais abordée dans sa spécificité. Des liens seront immédiatement faits entre littérature et psychanalyse au sens où l’une comme l’autre donnent au sujet la possibilité de s’exprimer librement, inaugurant un rapport à la vérité bien spécifique qui échapperait aux assises d’un monde scientifique toujours plus sûr de lui bien que de moins en moins convaincant.

En littérature comme en psychanalyse, l’objet d’investissement pourrait alors, vu sous cet angle, se considérer comme fictionnel, le concret d’un discours donné ou d’un texte écrit visant plus des effets de vérité que la vérité elle-même qui se voudrait une, une fois pour toutes. Nous verrons que l’utopie mélancolique tente bel et bien, comme la littérature et la psychanalyse, de donner une certaine illusion de l’objet, de tourner autour procurant ainsi l’illusion d’un objet solide, mais pourtant réellement impalpable comme pourrait être le fantôme.

Toute une conception nouvelle du vivant et du politique pourrait ainsi être dégagée des certitudes scientifiques et de la mécanisation des rapports humains, la singularité subjective ne pouvant jamais se réduire aux règles d’un calcul machinique. Ainsi pourrions-nous approfondir un peu plus notre compréhension de la critique derridienne de la théorie du deuil chez Freud, Derrida répondant à Freud par l’écriture d’une mélancolie qui ne serait plus seulement une pathologie du deuil.

Francis CAPRON

Le séminaire aura lieu les 12 février, 19 mars, 07 mai et 18 juin 2011 de 16h30 à 18h00 aux Halles de Tours.
L’inscription au séminaire se fait au secrétariat de la Société.
Accès libre pour les adhérents après inscription, 65€ pour les personnes extérieures à la Société Psychanalytique de Tours.


Séminaire 2011 - Samuel Renier

LE JUGEMENT EN SITUATION


La notion de participation a aujourd’hui pris une place grandissante au sein de la philosophie sociale et politique, au gré du développement des théories communicationnelles et de l’héritage critique laissé par les réflexions de Foucault ou Habermas notamment. La place du sujet au sein de la société est ainsi devenue problématique et appelle de nouvelles redéfinitions à mesure que les transformations sociales récentes bouleversent les frontières entre les sphères publiques et privées. L’inscription du social jusque dans la corporéité du sujet ne peut alors échapper à une réflexion sur les conditions d’émergence d’un jugement à la racine de toute participation sociale et politique.

Dans la lignée de l’analyse fournie par Derrida dans les États d’âme de la psychanalyse sur l’avènement d’un « sans alibi », il s’agit ici de s’interroger sur l’apport de la psychanalyse au sujet en situation de jugement. Comme il le rappelle : « en raison de leur exceptionnalité même, les rapports de la psychanalyse avec l’espace public de la société civile et de l’État ont toujours été critiques ». Si Derrida parle en « ami » de la psychanalyse, il ne s’aventure pas pour autant dans l’élaboration d’une typologie des réponses sociales et des formes de discours à même d’adresser des jugements en direction de la sphère politique.

Suite aux réflexions menées dans le cadre des activités de la Société Psychanalytique de Tours, en particulier lors de son dernier colloque, ce séminaire a pour objet d’esquisser une approche du jugement et de son émergence chez le sujet qui viserait à restaurer l’expérience au cœur de la participation politique. Il s’appuie pour cela sur l’étude d’une double tradition : pragmatiste et déconstructiviste. À travers le concept de situation, la réflexion portera plus spécifiquement sur l’apport du pragmatisme à la conceptualisation d’un jugement psychanalytique sur la société et la place qu’y occupe le sujet.

Lectures principales :

CRICHTLEY, Simon (et alii), Déconstruction et pragmatisme, Besançon, Les solitaires intempestifs, coll. « Expériences philosophiques », 2010. trad. Julien Abriel, Nicolas Doutey, Yaël Kreplak (en particulier les contributions de R. Rorty et J. Derrida)

DERRIDA, Jacques, États d’âmes de la psychanalyse, Paris, Galilée, coll. « Incises », 2000.

DEWEY, John, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2010 (1ère édition 2003). Trad. Joëlle Zask

Samuel RENIER

Le séminaire aura lieu les 12 février, 19 mars, 07 mai et 18 juin 2011 de 14h30 à 16h00 aux Halles de Tours.
L’inscription au séminaire se fait au secrétariat de la Société.
Accès libre pour les adhérents après inscription, 65€ pour les personnes extérieures à la Société Psychanalytique de Tours.

Séminaire 2010 - Yolande Mille

LES LIENS ENTRE LE MOI ET L'AUTRE CHEZ FREUD ET KIERKEGAARD


Notre inconscient est neutre et à la fois rend possible ou impossible un moi « fort » sans lequel rien ne peut être dépassé des événements éprouvants. « Tout préjudice porté à notre moi tout-puissant et souverain est au fond un crimen laesea majestatis » (Cf. Notre relation à la mort, 1915). Il faut distinguer la croyance en la mort et le désir de mort. « rien de pulsionnel en nous (rien dans notre inconscient) ne favorise la croyance en la mort », mais « chaque jour, chaque heure dans nos motions inconscientes, nous écartons de notre chemin ceux qui nous gênent, ceux qui nous ont offensés et lésés... « Que la mort l'emporte ! », c'est dans notre inconscient un désir de mort sérieux et plein de force. Bien plus, notre inconscient tue même pour des choses insignifiantes ». Pourtant, « notre inconscient n'exécute pas la mise à mort, il se contente de la penser et de la délivrer ». Pourquoi ? Parce que « notre inconscient ne croit pas en la mort personnelle ». Pourquoi ? Parce que - et sur ce, Lacan et Freud s'accordent - « ce que nous appelons notre « inconscient », les couches les plus profondes de notre âme, constituées de motions pulsionnelles, ne connaît absolument rien de négatif, aucune (dé)négation, en lui les contraires se recouvrent, et de ce fait ne connaît pas non plus notre propre mort à laquelle nous ne pouvons donner qu'un contenu négatif ». Il faut distinguer la dimension « neutre » de notre inconscient et notre angoisse de la mort d'un proche. « L'angoisse de la mort dont nous subissons la domination plus souvent que nous ne le savons nous-mêmes est par contre quelque chose de secondaire, issu le plus souvent de notre conscience de culpabilité », culpabilité d'être prêt à se débarrasser de ce qui nous gêne, ce qui gêne notre moi. Par ailleurs, notre inconscient ne croyant pas au négatif, donc mené naturellement par une pente au déni de la mort, nous entraîne lui-même, de par sa propre nature, dans des blocages : « la tension à exclure la mort des comptes de la vie a pour conséquence bien des renoncements et exclusions... La perturbation et la paralysie de notre capacité de réalisation, dont nous souffrons, tiennent essentiellement au fait que nous n'avons pas pu (par les guerres qui nous ont forcés à voir que l'on pouvait mourir pour un coup mal joué) maintenir la relation à la mort qui fut la nôtre jusqu'à présent (à savoir notre déni inconscient) ».

Donc 1) notre inconscient a une pente naturelle à être sans scansion définitive (sur ce point, Lacan se contredit car il reconnaît à la fois que dans l'inconscient, il n'y a pas de contraire et à la fois que les signifiants, organisent l'inconscient comme un langage au sens où ils l'organisent par des points incontournablement manquants - même s'ils sont à doubles visages - au point que l'on puisse mener une analyse par séances de vingt minutes obéissant aux scansions dont le moi ne peut pas seul s'emparer). Et 2) notre inconscient dénierait la mort parce qu'il serait très rapidement au service du moi. Moi-idéal de meneur qui pourtant cède devant un idéal du moi (les limitations auxquelles le moi narcissique doit se soumettre), et tantôt reprend de la puissance quand il peut laisser tomber cet idéal du moi. L'inconscient freudien ne pouvant se sortir de ces contraires trouve enfin du repos dans la satisfaction de soi ; tandis que pour Lacan, l'inconscient se sort de ces contraires non par le moi, mais par le désir de l'Autre qui rend certains signifiants plus binaires que d'autres avant même que je me situe, moi, dans un fantasme qui me rend signifiant pour l'un d'eux (même si ce n'est pas toujours pour le même).

Un philosophe tel que Kierkegaard reprend ces thèmes, celui de l'insoluble terrain sur lequel les contraires s'égalent juste ce qu'il faut, celui d'un moi immédiat signifiant pour un autre, celui d'une différence entre être et exister, celui d'un moi désespéré de se sentir tendu entre narcissisme, esthétique, et un moi éthique, moral ; celui d'un moi qui tend à s'accroître à cause du tout-Autre (s'il ne parvient pas à l'éviter) et qui en fin d'analyse ne s'atteint comme absolu qu'à se rendre compte qu'il s'approprie volontairement comme moi particulier, son absoluité, sa perfection, étant dans sa finitude qu'il veut (enfin !) pleinement. Il se veut et se pose comme absolu, certes, mais pas à la manière d'un moi fichtéen pour qui rien n'est et rien n'existe du moi absolu dans le moi immédiat. La philosophie fichtéenne est certainement très riche pour comprendre un peu plus la dialectique sujet/objet inconsciente, face à laquelle la psychanalyse manque encore de beaucoup de subtilité, mais la passerelle inconsciente entre Autre et objet ne me semble pas suffisamment claire pour m'y aventurer.

Kierkegaard reprend ces thèmes mais avec un plus : il ouvre une troisième voie pour comprendre le passage entre inconscient et moi, et qui pourrait peut-être expliquer du même coup le thème freudien captivant mais peut élucider quant au déclencheur, à savoir le « choix de sa névrose ». Kierkegaard distingue le choix de ceci contre cela du choix de choisir, d'où son identification comme précurseurs de l'existentialisme pour les existentialistes du XXe siècle. Pour lui en effet, (bien avant Barth, Sartre, Merleau-Ponty, Binswanger) si nous sommes loin d'être liés à la nécessité de choisir, c'est que nous pouvons choisir de ne pas choisir. Mais ce sont les rapports entre l'évolution du moi et ce tout-Autre à travers un saut qualitatif, impliquant une foi sans repère (qui de ce fait redéfinit un christianisme sans dogme) qui semblent pouvoir éclairer le psychanalyste quant aux sens de l'Autre pour le moi, et aux bouleversements inconscients que leurs rapports provoquent. Quels liens entre ceux-ci et le choix d'une névrose ? C'est ce que nous tenterons de clarifier en mettant en lien les textes freudiens sur le moi et l'Autre, avec la réflexion kierkegaardienne sur le moi et son évolution, guidée exclusivement par le choix de son rapport au « tout-Autre ».

Yolande MILLE

Les 30 janvier, 27 février, 27 mars, 24 avril, 29 mai et 26 juin 2010 de 13 heures à 15 heures à Tours.
Accès libre pour les adhérents après inscription, 65 € pour les personnes extérieures à la Société Psychanalytique de Tours.

Séminaire 2010 - Francis Capron

LE TRAVAIL DE MÉLANCOLIE - Troisième année.


Au cours de notre travail des deux années passées, nous n'avons cessé d'interroger les fondements des théories du deuil et de la mélancolie chez Freud, principalement au travers du texte Deuil et mélancolie.

Cette lecture fut enrichie par le questionnement de Jacques Derrida qui, au travers de plusieurs textes, ne cesse d'interroger voire de contester la soi-disant normalité du deuil inscrite dans la théorie freudienne. Selon Derrida, si le deuil consiste à porter l'autre en soi pour lui être fidèle, une certaine mélancolie doit protester encore contre le deuil normal pour ne jamais se résigner à l'introjection idéalisante. Garder l'autre en soi, au-dedans de soi, comme soi, c'est déjà l'oublier, affirme-t-il. Il faudrait donc la mélancolie.

Cette nécessité spectrale d'une mélancolie esthétise ici ce qui par ailleurs est décrit comme un processus pathologique. Nous avons vu qu'elle nous renvoie inévitablement aux questions concernant l'objet.

Pour pouvoir penser le deuil, encore faut-il savoir comment se constitue l'objet. Nous avons étudié l'évolution de cette conception de l'objet dans la théorie analytique au travers des textes freudiens puis ceux de Lacan et principalement celui du séminaire Le désir et son interprétation. L'objet ne pouvant d'abord se constituer en dehors de la constellation oedipienne, sera peu à peu pensé au travers de l'hallucination chez Freud et du fantasme chez Lacan. L'objet serait donc spectral et il nous faudrait apprendre à vivre sans et avec, sans sa certitude et avec son absence, avec sa présence qui ne se concrétise au fond que de son absence. L'absence de l'objet serait une des conditions de sa constitution et notre question serait alors de savoir comment une absence peut-elle témoigner dans le même temps d'une si forte présence ? Question spectrale qui concerne l'objet, l'objet manquant, l'objet perdu, question qui convoque tout autrement les questions se rassemblant autour du deuil et de la mélancolie.

Lacan, dans sa lecture d'Hamlet, aura tenté de donner une nouvelle conception du deuil - celle d'une fonction - en y introduisant cette dimension spectrale de l'objet. L'objet de désir, dans le personnage d'Hamlet, ne viendrait pas souligner une empreinte qui en justifierait la présence, mais délimiter une absence qui, en ayant perdu sa valeur figurative, sa représentation, témoignerait de son écriture. Ainsi l'objet s'imposerait-t-il comme nécessairement spectral venant ainsi éclairer différemment les assertions freudiennes quant à « l'objet perdu ».

Ainsi pourrions-nous tenter de comprendre la nécessité presque structurale d'une certaine « spectralité » chez Derrida qui semble guider son écriture surtout lorsqu'il nous parle de la mélancolie.

Francis CAPRON

Le séminaire aura lieu de Janvier à Juin à raison d'une fois par mois. Les 30 janvier, 27 février, 27 mars, 24 avril, 29 mai et 26 juin 2010 de 15 h 30 à 17 h 30 à Tours.

L’inscription au séminaire se fait au secrétariat de la Société
Responsable : Maryse LE BLEIZ
Accès libre pour les adhérents après inscription, 65€ pour les personnes extérieures à la société psychanalytique de Tours.

Séminaire 2009 - Francis Capron

LE TRAVAIL DE MÉLANCOLIE


Nous employons ici le terme de « travail » au sens du travail psychique, notion spécifique et centrale de la clinique psychanalytique à laquelle chaque patient se confronte dans ses élaborations et qui se différencie suivant ses différentes formes d’expression dans le transfert.

L’expression « travail de mélancolie » est employée explicitement par Freud dans sa comparaison au « travail du deuil » dans sa tentative de définir le travail psychique de la mélancolie pour comprendre celui qui aboutit aux symptômes maniaques (Deuil et Mélancolie, OE, volume XIII, PUF, p 277). Mais, bien avant ce passage, Freud semble qualifier ce « travail » sans le nommer véritablement. Ce « travail intérieur » (p 264) semble être alors une énigme bien que comparable à bien des endroits à celui du deuil : « … Nous nous trouvons alors il est vrai devant une contradiction qui nous pose une énigme difficile à résoudre. D’après l’analogie avec le deuil, il nous fallait conclure qu’il (le sujet mélancolique) avait subi une perte quant à l’objet ; ce qui ressort de ses dires, c’est une perte quant à son moi… ».

La question topique semble donc clairement se poser dans l’après-coup de celle plus économique qui étudierait ses rapports avec la manie. « Il est tentant de chercher, à partir de nos conjectures sur le deuil, une voie qui mène à une présentation du travail mélancolique. D’emblée, une incertitude nous barre la voie. Nous n’avons guère tenu compte jusqu’ici du point de vue topique dans la mélancolie et nous n’avons pas soulevé la question de savoir dans et entre quels systèmes psychiques s’effectue le travail de la mélancolie… » (p 275)

Enfin, bien que décrivant la question topique, Freud nous expose aussi la dynamique de ce « travail » qui se caractérise par un conflit, une ambivalence, un combat interne et singulier dans lequel « haine et amour luttent l’un contre l’autre, la haine pour détacher la libido de l’objet, l’amour pour maintenir cette position de la libido contre l’assaut… » (p 276)

Notre étude portera donc sur les caractéristiques du travail de mélancolie telles qu’elles se manifestent dans le transfert suivant les points de vue économique, dynamique et topique. Nous verrons que la question que pose « l’affection mélancolique », comparée qu’elle est inlassablement par Freud à celle du deuil, concerne la question centrale de l’objet et de la difficulté, voire quelquefois de l’impossibilité de s’en détacher ou de le perdre, sein-non-perdu-par-la-mère, objet comblant, merveilleusement mortifère. Elle sous-tend, par ce biais, par cet angle d’approche cette autre question, peut-être encore plus complexe, celle de la constitution de l’objet en tant que tel et de son investissement narcissique. Nous verrons en quoi le travail de mélancolie a à voir avec l’économie du masochisme et une dynamique toute particulière de l’identification.

Notre grille de commentaires et de travail sera tout au début essentiellement freudienne, mais peu à peu nous n’oublierons nullement de l’enrichir par la pensée de Lacan et par les travaux de ceux qui, proches de son mode de lecture, sont venus enrichir cette question. Nous complèterons également nos travaux par d’autres exposés qui, comme nous, et comme à chaque fois que la psychanalyse peut le faire, ont étudié les cas de mélancolie de ceux qui dans la philosophie, la littérature ou dans le domaine artistique sont venus en témoigner, afin de laisser largement ouverte une question qui draine les principaux repères épistémologiques de la psychanalyse.

Francis CAPRON